« J’ai longtemps travaillé dans la grande distribution, et je retrouve aujourd’hui un état d’esprit similaire [dans l’éducation nationale]. Les consignes sont données de manière très descendante, souvent maladroite. On nous demande, par exemple, si nous faisons grève, ou si nous pouvons remplacer des collègues grévistes. Ce type de pratiques se banalise et la situation se dégrade fortement.
J’ai le sentiment de ne plus vraiment appartenir à l’Éducation nationale, ni même au monde de l’instruction. On se rapproche davantage du fonctionnement d’une grande entreprise, sans bienveillance. Heureusement, il y a les élèves et une équipe enseignante globalement agréable. Sans cela, je serais déjà retournée dans la grande distribution, quitte à être maltraitée mais mieux payée.
Aujourd’hui, je cumule deux emplois : je travaille dans un collège et également dans une MFR, pour le ministère de l’Agriculture. Je fais environ 42 heures par semaine pour 1 600 euros. Pendant longtemps, j’ai aussi travaillé comme animatrice les mercredis et pendant les vacances pour pouvoir vivre. Après 15 ans de carrière, je gagne 1 200 euros pour 29 heures hebdomadaires. Les conditions de travail, combinées au salaire, rendent la situation très difficile.
Je suis confrontée à des élèves que je ne vois qu’une heure tous les quinze jours, alors qu’ils auraient besoin d’un accompagnement régulier. Certains arrivent en sixième avec un niveau de CE1. D’autres relèveraient d’une ULIS mais se retrouvent en classe ordinaire faute de place. Certains enseignants adaptent leurs pratiques, d’autres refusent totalement. Résultat : ces élèves passent leurs journées à ne rien comprendre, à s’ennuyer et à se sentir en échec. Ils se sentent inférieurs, isolés, et développent un profond mal-être.
Nous sommes censés les accompagner, mais dans les faits, nous les laissons tomber faute de moyens. Cela devient une forme de maltraitance institutionnelle. Les familles, qui ont souvent constitué des dossiers complexes auprès de la MDPH, pensent que leur enfant est correctement accompagné. En réalité, beaucoup ne le sont que très peu, voire pas du tout.
Je fais ce métier depuis 15 ans. J’y suis arrivée par hasard, après divers emplois dans le commerce. J’ai commencé comme EVS, puis je suis devenue AVS et enfin AESH. J’ai signé un CDI en 2018. Malgré les difficultés, je m’accroche.
Je crois profondément en l’inclusion. Tous les élèves ont leur place à l’école, et cela apporte aussi beaucoup aux autres élèves, qui font preuve d’une grande bienveillance. Mais l’inclusion a ses limites : certains élèves ne sont pas au bon endroit, et nous ne sommes pas suffisamment formés ni accompagnés pour répondre à tous les besoins.
J’ai connu des situations très positives. Par exemple, un élève avec trouble du spectre autistique que j’ai accompagné de manière quasi individuelle a pu progresser jusqu’à apprendre à lire, grâce à des adaptations que j’ai mises en place. Mais ce type de suivi devient impossible avec la mutualisation actuelle.
Lors de ma première année, j’ai accompagné un élève atteint de trisomie, non verbal et agressif. Grâce à un travail patient et adapté, il a progressé, s’est apaisé et a réussi à écrire son prénom. Ce fut une expérience extrêmement forte, mais aussi très éprouvante. Ce type de réussite repose sur un accompagnement constant, difficile à maintenir aujourd’hui.
Nous sommes très peu formés. La plupart du temps, nous nous auto-formons, échangeons entre collègues et bricolons avec les moyens du bord. Les enseignants eux-mêmes sont souvent démunis.
Le manque de reconnaissance est flagrant. Notre parole est peu considérée, notamment lors des réunions. On nous rappelle régulièrement notre place. Les différences de traitement avec les enseignants sont nombreuses, que ce soit dans les conditions de travail ou la considération.
La mutualisation est aujourd’hui la principale difficulté. Elle empêche tout suivi cohérent des élèves et nous place dans une position intenable. Lors des réunions, la réalité est souvent édulcorée. On n’ose pas dire aux familles que leur enfant est très peu accompagné.
Je pense qu’il faudrait reconnaître pleinement notre métier, évaluer nos compétences et nous accorder un véritable statut. Nous faisons partie intégrante de l’Éducation nationale et devrions être considérés comme tels. Il faudrait également mettre fin à la mutualisation pour permettre un accompagnement digne de ce nom.
Malgré tout, ce sont les élèves qui nous donnent la force de continuer. Lorsqu’un ancien élève nous remercie et nous dit que nous avons été importants pour lui, cela reste la plus belle des reconnaissances.
Mais aujourd’hui, le métier ne fait plus rêver. Beaucoup de collègues démissionnent, épuisés et découragés. Le manque de moyens, de reconnaissance et de perspectives rend la situation de plus en plus difficile. »
C.







