« Retourner pour la première fois dans une salle de classe depuis une vingtaine d’années, ça a quelque chose d’assez émouvant. On contemple pour la première fois avec un regard adulte ce qui nous a entouré pendant des années quand on était élève – les chaises miniatures du coté maternelle, l’odeur tenace d’urine impregnée dans les toilettes, le gris du goudron dans la cour, qui aura été végétalisée si vous avez de la chance – avec quelques arbres c’est vrai, mais quand même du goudron autour. Quand on revient pour y travailler, l’école entière devient accessible, on peut entrer dans la salle du personnel, ou obtenir la clé du précieux garage à vélos. Enfin, ça c’est la théorie. Parce que les AESH ont beau appartenir à l’équipe éducative au même titre que les professeurs sur le papier, mais dans les faits, certain.e.s ne sont pas les bienvenues dans cette fameuse salle des professeurs – un nom d’usage qui en dit long. A chaque changement d’école, j’ai du réclamer et attendre longtemps pour obtenir un double des clés et pouvoir entrer sans dépendre des allers et venues de mes collègues. Par contre la clé du garage à vélos, je l’ai jamais eue dans les mains.
Pourtant, ça m’aurait bien servi. Parce que des enfants à besoins particuliers qui étaient trop bruyants, trop agités, trop gênants pour rester en classe longtemps, j’en ai suivi beaucoup, et faire un peu de vélo tout seul dans la cour, ça peut être salutaire pour les aider à se calmer.
On ne m’a jamais donné la clé du local, mais ce n’est pas la seule qui m’ait manqué. J’ai l’impression que, chaque journée qui passe depuis que je travaille comme AESH, on m’a forcé à me débrouiller seul sans avoir accès à quoi que ce soit pour faire le job en question. Le fait qu’il n’y ait pas de réelle formation est déjà bien connu, mais il n’y a pas que ça : les classes ne sont pas adaptées à beaucoup de nos élèves. Quand les choses sont accessibles, certains renversent tout. Quand les portes ne sont pas fermées à clé, certains s’enfuient. Quand des plantes poussent sur le béton, certains les arrachent pour les manger. Très vite, on développe une première compétence dans la douleur : l’hypervigilence.
Là où le soutien d’une équipe fait tout, on peut passer de longues matinées isolé.e.s avec un enfant qui hurle mais ne parle pas, et qui montre tous les signes de mal-être dès qu’il passe le portail de l’école. On nous fait comprendre que sa présence en classe dérange alors on sort dans le couloir, mais sa présence dans le couloir est tout aussi dérangeante et il n’existe pas de salle adaptée au sein de l’école pour pallier à cela. Enfin, non : j’en ai déjà connu une. Une salle réservée aux élèves à besoins particuliers. Qu’y avait-il dedans ? Des jeux hors d’âge, des puzzles incomplets, laissés là par des générations de professeurs ayant vidé leurs classes de ce qu’ils ne voulaient plus. Et cette salle représente exactement la place que ces enfants ont dans l’école et le manque de considération qu’ils subissent. Reste la cour de récréation pour s’isoler, s’il ne pleut pas, s’il ne fait pas trop froid. Même avec un vélo ça devient vite triste.
Je n’ai jamais été invité à une réunion de l’école. Je n’ai jamais été officiellement présenté aux parents des enfants avec qui j’ai passé toutes mes journées. Ma parole et mon avis n’ont jamais été pris en compte lors d’une Equipe de Suivi de Scolarité. Je n’ai jamais été invité aux évènements collectifs, aux repas de Noël, aux sorties au bar entre profs. Les professeurs tentent presque systématiquement de me dicter comment faire mon travail.
On ne laisse pas de place aux AESH dans l’équipe éducative tout comme on ne laisse pas de place aux enfants à besoins particuliers à l’école. Eux et nous, on est là en parallèle des autres. On les porte, on les maintient, on les suit tous les jours mais ils sont souvent seuls dans la cour et on est souvent seul face à l’institution qui nous traite avec le plus grand des mépris et, par ricochet, au sein des écoles elles-mêmes cette exclusion peut aussi faire partie de notre quotidien.
On ne m’a que trop rarement expliqué comment m’occuper d’un enfant en particulier. Ce qui fonctionne avec lui. Ce qui avait été déjà mis en place l’année précédente. Quels objectifs on aimerait qu’il atteigne, quand, et comment. Chaque rentrée, on hérite de nouveaux profils livrés sans notice, sauf peut-être un gevasco auquel on devra souvent réclamer l’accès, s’il ne nous est pas interdit par une direction d’école hors sol. Le savoir d’un AESH est empirique. Elève après élève, on tente, on essaie, on propose. On voit ce que ça donne. On fait mal, parfois. Je regrette tellement de moments où j’aurais du faire mieux. On apprend à appréhender le danger, à sécuriser, à faire des compromis face à un enfant autiste et hyperactif qui escaladera chaque élément possible autour de lui. On apprend à agir au delà du mimétisme du professeur pour les faire lire, écrire, prononcer des mots. On essaie de trouver ce qui fonctionne sans aide, ou si peu. On affute son bagage rentrée après rentrée, élève après élève. Des élèves si différents, avec des troubles si différents, qui nous donnent le sentiment de ne pas faire le même métier avec l’un ou avec l’autre. Je suis convaincu qu’un AESH construit sa posture professionnelle dans l’adversité. Et tous ces savoirs accumulés qui permettent aux enfants à besoins particuliers de tenir dans l’école de la République, ils ne servent à rien. Enfin, disons qu’officiellement, ils n’existent pas. Rien ne reflète une quelconque valeur dans notre métier. A peine mille euros pour vivre dans la France de Macron, pas de voix pour s’exprimer, aucune place pour exister.
Un triste exemple en guise d’illustration : dernièrement, je voulais profiter de mes années d’expérience pour valider le CAP AEPE : 14 semaines de stage exigées, par exemple « en école ». Mais la réponse du rectorat est claire : « l’expérience professionnelle en tant qu’AESH ne peut pas être prise en compte pour satisfaire aux exigences du CAP AEPE ». Trois ans et plus à s’occuper d’enfants de toutes les façons (hygiène, gestion des émotions, accompagnement pour manger, se déplacer, apprendre, création de contenue pédagogique, auto formation)… qui ne valent rien aux yeux de l’institution éducative elle-même.
Tout le monde s’accorde à nous trouver indispensables, mais cette reconnaissance relève davantage de la bienséance morale que d’une vraie considération. C’est la magie permise par l’Education Nationale dans notre système libéral délétère : les AESH réussissent l’exploit d’être à la fois indispensables et invisibles. »
Anonyme
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