Aujourd’hui, nous ouvrons un espace de parole qui relève autant du témoignage que de l’analyse sociale. Un espace où les AESH prennent la parole sur leur condition, leur place et leur rôle réel dans le champ scolaire.
Il s’agit ici de rendre visibles des rapports de domination souvent naturalisés, devenus si ordinaires qu’ils en paraissent légitimes. Le manque de droits, la précarité statutaire, la faible reconnaissance institutionnelle ne relèvent pas du hasard : ils participent à produire un déficit de capital symbolique qui pèse sur les pratiques, les corps et les trajectoires professionnelles des AESH.
Ces témoignages interrogent également le rapport hiérarchique qui structure le quotidien scolaire.
Mais cet espace de parole ne parle pas seulement de domination. Il parle aussi de ce qui résiste.
Car malgré l’invisibilisation et la faible reconnaissance, les AESH développent au quotidien un savoir pratique, une intelligence du terrain, un rapport fin aux élèves et aux situations pédagogiques. Un savoir empirique, incorporé, construit dans l’expérience, qui ne trouve pas toujours sa traduction institutionnelle mais qui existe, agit et transforme.
On peut penser ce travail à partir de la figure du bricoleur de Claude Lévi-Strauss : celui qui compose avec les moyens disponibles, observe, essaie, ajuste, invente des solutions concrètes. Les AESH bricolent, au sens noble du terme. Elles et ils construisent des médiations, inventent des outils, adaptent les situations, produisent des formes d’accompagnement qui ne figurent dans aucune fiche de poste mais qui rendent pourtant possibles de nombreuses situations d’apprentissage.
Dans l’école, la reconnaissance circule selon les positions, les titres et les appartenances, bien plus que selon l’engagement réel ou la connaissance intime du terrain. C’est précisément ce décalage que ces témoignages cherchent à éclairer. Nous donnons le droit de parler à celles et ceux qui sont « bien placé·s », sans toujours interroger ce que vivent réellement celles et ceux dont on attend pourtant qu’iels accompagnent, ajustent, soutiennent, rassurent, inventent.
Et si l’on acceptait de penser que la force pédagogique ne circule pas uniquement du haut vers le bas ?
Et si l’on reconnaissait que l’école inclusive se construit aussi à partir de ces savoirs discrets, de ces pratiques ajustées, de ces expériences incarnées ?

Donner la parole aux AESH, ce n’est pas seulement recueillir des récits : c’est produire une forme d’enquête sur le travail réel, interroger les fondements mêmes de l’institution scolaire, ses hiérarchies, ses aveuglements et ses possibles.
Les AESH sont souvent des figurant·es : présent·es partout – dans les couloirs, dans les classes, dans la vie scolaire – mais représenté·es nulle part, rarement mis·es au centre. Leur travail apparaît sans exister pleinement. Iels agissent, mais l’institution ne les figure pas.
L’école repose sur un partage du travail éducatif qui n’est jamais complètement explicité, et qui distribue les responsabilités sans distribuer la reconnaissance. Les tâches effectives s’écartent souvent des tâches prescrites, et cet écart produit une forme d’injustice structurelle.
Ainsi, l’identité réelle – celle d’un·e accompagnant·e compétent·e, inventif·ve, engagé·e – se heurte à l’identité assignée par l’institution : celle d’un·e auxiliaire interchangeable. Une tension entre identité vécue et identité prescrite, qui traverse profondément le métier.
Pourquoi alors recueillir ces témoignages ?
Parce qu’il ne s’agit pas d’écrire sur, mais d’écrire avec. Donner la parole aux AESH, c’est faire émerger des savoirs situés, rendre perceptible ce que les cadres institutionnels peinent à voir : les gestes discrets, les ajustements permanents, les intuitions construites, les compétences acquises en situation.
Ces témoignages donnent accès à une connaissance du terrain qui échappe largement aux discours officiels. Ils permettent de faire apparaître un savoir souvent maintenu à la marge, un savoir efficace mais peu légitimé.
Dès lors, l’enjeu de ce travail est moins de dénoncer que de rendre visible. Faire apparaître ce qui, d’ordinaire, reste figurant. Redonner du poids à des voix que l’on réduit trop souvent à une simple fonction d’exécution, alors même qu’elles relèvent d’une véritable compétence relationnelle, pédagogique et pratique.
Ce recueil de témoignages vise ainsi à combler un écart devenu trop important entre ce que les AESH font réellement et ce que l’institution dit qu’iels font. Il s’agit de restituer une forme de justesse dans la compréhension de ce métier, en prenant au sérieux l’expérience de celles et ceux qui l’exercent.
Ce travail est enfin une manière de rappeler que l’école inclusive ne se construit pas uniquement à partir des prescriptions descendantes, mais aussi à partir de ces pratiques discrètes, de ces savoirs incorporés, de ces expériences situées. Autrement dit, à partir de celles et ceux qui, au quotidien, font tenir concrètement l’institution.
Si vous souhaitez participer à cette enquête, envoyez nous votre témoignage à syndicat@sudeducation35.fr.
Témoignage numéro 1 : la réalité est souvent édulcorée.